Premier amour Jacques et découverte des camps nazis 1959-1963

signes distinctifs des catégories de détenus dans les camps de concentration

Après plusieurs flirts, toujours innocents, gardant mon corps pour le mariage, comme était le non-dit de ma famille mais très ferme, je décidai de me séparer de cette virginité qui me paraissait encombrante, voici comment les événements s’enclenchèrent :

Premier amour : Jacques

Le premier homme qui compta dans ma vie fut Jacques Abran

Il était étudiant à la faculté de droit de Paris, place du Panthéon. Moi je terminais une année de sténo dactylo pour apprendre un métier en attendant un mari, après mes années de classes toutes catastrophiques.

découvertes culturelles

Avec Jacques c’était un peu différent d’avec les flirts précédents : nous parlions livres et films, nous allions manger dans les Wimpy, que j’avais fréquenté en Angleterre et qui venaient de débarquer en France, ou dans d’autres gargotes où nous mangions aussi des frites. Il fut le premier garçon avec qui nous faisions un peu plus que rester des heures sur un lit pour nous embrasser.

Il m’emmena voir des films « esthétiques » du réalisateur russe Eisenstein :

  • le Cuirassé Potemkine,
  • Octobre,
  • Alexandre Nevski.

Toujours l’après-midi, j’étais censée rentrer pour le repas du soir.

Découverte des camps nazis

signes distinctifs des catégories de détenus dans les camps de concentration
signes distinctifs des catégories de détenus dans les camps de concentration

Il m’emmena au cinéma voir Nuit et Brouillard. Seulement il ne m’expliqua rien si bien que je ne compris rien. Je n’étais pas encore informée des camps de concentration ; tant l’Allemagne que la France (et sans doute le monde entier) avaient tiré un rideau d’oubli sur les horreurs des camps et de l’extermination des Juifs, pour l’Allemagne ce n’est qu’années 1960 que des procès ont eu lieu contre tous les fonctionnaires encore en place depuis le nazisme.

Je ne le fus qu’en 1965 par la lecture d’un livre sur Treblinka., dont j’ai oublié l’auteur et la couverture, donc je ne peux vous en donner la référence, alors que je suis sûre de la date : c’est une date inoubliable, pour moi, la découverte des camps.

Perte de ma virginité

Un jour il eut un geste qui me choqua : il essaya de baisser la fermeture éclair de ma jupe. Je partis en courant. Et ne le revis plus.

J’appris plus de 10 ans plus tard qu’il m’avait écrit :

  • ma mère avait ouvert mon courrier et le garda sans m’en informer.

Toujours le non-dit, d’autant que quelques mois plus tard je revins vers lui pour lui demander le service de me débarrasser de ma virginité. Il accepta. Il avait tout soigneusement préparé sur un grand lit : serviettes éponges étendues. Cependant je n’avais aucun désir, il fit le mieux qu’il put mais il ne se passa rien.

L’été je partis, avec l’accord de mes parents, sur le bassin d’Arcachon avec une bande de copains. Et là je perdis ma virginité. Nous dormions à trois dans le même lit, une fille, moi et un garçon.

À la rentrée je montais un scénario pour passer les nuits de samedi à dimanche à Paris, avec mon nouveau flirt, Louis, surnommé Loulou, juif lui aussi.

Une fille vint plaider auprès de mes parents que rentrer le samedi soir était difficile du fait que le dernier train de banlieue était à minuit trente et que nos sorties se prolongeaient bien plus tard dans la nuit, elle proposait de m’héberger la nuit chez elle, en fait je la passais chez Loulou.

Le pot aux roses fut dévoilé par moi, au cours d’une conversation durant laquelle mes parents me demandèrent des nouvelles de cette fille…

  • je ne l’ai pas vu depuis…

Il était trop tard ils avaient compris que je n’étais plus vierge …

  • comment ça tu ne l’as pas vu ?

…scandale, je ne trouverai plus jamais de mari … !

J’eus interdiction de sortir le soir.

Curieux que tout le « mauvais » ne pouvait donc ne se faire que le soir ? jamais l’après midi ? Je contrevenais à cette fausse idée en draguant l’après-midi.

Ma relation avec Loulou s’était terminée brutalement, peu m’importait finalement, même si j’étais vexée de ma maladresse, je ne l’aimais pas, il n’était que le prétexte pour « vivre ma vie » comme moi je l’entendais : Libre. La perte, la seule, avait été celle de Jacques.

Voyage sur le côte Dalmate

Après six mois d’interdiction de sorties le soir, mes parents m’offrir le voyage de mon choix pour le mois d’août. En fait, je commençais à le réaliser, pour eux le problème le plus important était qu’ils fussent sans moi l’été, pour leurs vacances en couple ! J’étais encore un peu dupe, croyant juste qu’ils voulaient me libérer !

Je choisis un voyage en caïque le long de la côte Dalmate. C’était l’été 1963 et il allait bouleverser ma vie pour toujours.

Mon père chef d’entreprise 1945 et dépôt de bilan en 1965

revue generale de larchitecture et des travaux publics

Mon père devient chef d’entreprise

La fin de la guerre porta chance à toute la famille. Il est en effet dans la vie des évènements qui endeuillent certains et provoquent un changement heureux pour d’autres :

C’est le cas pour René dont le patron est tué dans les rues de Paris durant la Libération. Accident ? Hasard d’avoir été là ? Victime de tirs désordonnés de Résistants ?

Son patron lui avait légué son entreprise. Avait-il fait un testament dans ce sens ? Ce ne fut pas dit par René.

L’entreprise de bâtiments de travaux publics et béton armé, comprend trois ou quatre salariés. Sans doute qu’il y a un dessinateur, l’ingénieur étant René, quelques ouvriers ?

René devint fier années 1960 d’en avoir fait une entreprise d’environ 200 ouvriers, de 2 ou 3 ingénieurs et d’un bureau d’études de plusieurs dessinateurs. En une vingtaine d’années René construisit une entreprise qui travaille dans toute la France et en Algérie, dont les commandes sont en majorités passées par l’État, ou les communes.

Ses ouvrages de béton armé ornent les paysages que durant mon enfance j’admire en Beauce, paysage des plus plats, où les silos de blé et les réservoirs, hauts, se voient à plusieurs kilomètres à la ronde. Un psychanalyse dirait :

« c’était un beau symbole phallique de son pouvoir » !

Il construit aussi d’autres sortes d’ouvrages en béton armé surtout les bassins de stations d’épuration, dont il deviendra spécialiste du prétraitement des eaux usées (dégrillage, tamisage, dessablage, dégraissage).

… puis dépose son bilan à la mi des années 1960

Souvent le soir, quand il revenait de son travail, il criait. Ses cris me terrifiaient. Je ne comprenais même pas ce qu’il disait je n’entendais que le son des cris depuis ma chambre. En même temps il allait et venait dans le grand séjour à grandes enjambées. Si j’étais dans ce séjour je le voyais se servir un petit verre d’alcool, pour se calmer sans doute.

Je n’envisageais pas qu’en fait son entreprise était sur une pente dangereuse, il allait déposer le bilan peu de temps après mon mariage (janvier 1964), se retrouvant avec des dettes plus particulièrement vis-à-vis de l’URSSAF. Mais des années passeront avant qu’il dut se résoudre à vendre son pavillon de banlieue, à cette période j’étais mariée et vivais à Paris

Il se reconvertira en spécialiste de grilles métalliques qu’il inventa pour le traitement des eaux usées.

Mais comme dans cette famille rien n’est dit concernant les sentiments par une manière d’introversion voire d’orgueil mal placé rien ne fut dit ni surtout expliqué aux autres membres de la famille. Notre père mettait sa femme devant les faits… ce qui était désastreux pour elle…

revue generale de larchitecture et des travaux publics
revue générale de l’architecture et des travaux publics

2de guerre mondiale à Paris : pas de chauffage, pas de nourriture…

le rationnement en france de 1939 à 1949

J’ai plusieurs souvenirs de cette guerre :

  • Un bruit violent qui m’avait fait, bébé, couchée sur un tissu bleu couvrant un divan dans le salon, me renverser.
  • Les usines Renault de Billancourt étaient à quelques kilomètres en surplomb de Vanves située dans une cuvette de la région Sud de Paris. Les alliés bombardèrent ces usines le 3 mars 1942, en juin 1942, le 3 septembre 1943 les bombes tombent à Auteuil à l’ouest, nouveau largage le 15 septembre 1943, imprécis, qui touche toutes les communes environnantes.
  • Bien qu’à chaque alerte toute la famille allait se réfugier dans les caves de l’immeuble, dont je me remémore les gens assis en désordre sur des bancs, éclairés par une lumière très ténue ; peut-être que les sirènes, au sifflement tournant, tout aussi terrifiant que les bombes, avaient été déclenchées un peu tard ?
  • Le bruit de ces sirènes je les entendis toute mon enfance, car le Ministère de l’Intérieur institua de les faire tourner chaque premier mercredi de chaque mois durant une minute pour vérifier qu’elles soient en bon état de fonctionnement.
  • J’ai aussi de vagues souvenirs d’uniformes et de bottes dans l’entrée de l’immeuble. Et quelques années plus tard, d’un défilé de réfugiés, plutôt une manifestation, à côté du parc où j’étais avec ma mère, celle-ci me cachant le visage en me disant : « ne regarde pas. » Qu’était-ce ? N’est-ce que mon imagination qui « voit » des sortes d’uniformes rayés ? Vêtements si connus des déportés…

Le rationnement de la nourriture

le rationnement en France de 1939 à 1949
le rationnement en France de 1939 à 1949

voici sur le côté en photo écran une liste des produits alimentaires rationnés

Liste succincte des produits rationnés pour les Français :

Dès la défaite le régime de Vichy applique le rationnement, mais il faut attendre le 23 septembre 1940 pour que les cartes d’alimentation soient instituées dans toute la France. Avec 1200 à 1800 calories réservées par jour et par personne – en fonction de critères, notamment l’activité, le lieu de résidence, le sexe ou l’âge – le rationnement est strict. À titre d’exemple la carte de rationnement pour un parisien donne doit à :

  • 275 grammes de pain par jour (produit essentiel pour l’alimentation pendant et après la guerre) ;
  • 350 grammes de viande avec os (! en général les humains ne mangent pas les os) par semaine ;
  • 100 grammes de matière grasse (souvent du saindoux dont j’ai le souvenir que ma mère gardait dans des pots en bas de l’armoire) ;
  • 200 grammes de riz par mois (et la farine ? qui est généralement la coutume alimentaire française permet par exemple d’épaissir les plats de légumes) ;
  • 500 grammes de sucre par mois ;
  • 250 grammes de pâtes par moi.

Cette liste n’est pas exhaustives, mais surtout n’intègre pas un élément essentiel, la disponibilité des produits. En effet, malgré une carte de rationnement si les pénuries en cours, l’affamé ne pourra pas avoir de pitance.

Tiré de :

« Le rationnement en France de 1939 à 1949,

à voir sur le site de la Revue d’histoire « le rationnement en France de 1939 à 1949 »

J’ai peu de souvenirs des queues que ma mère devait faire pour obtenir, à l’aide des tickets de rationnements distribués selon le nombre et les âges de chaque membre de la famille, quelques grammes de quoique ce soit : pain, saindoux (stocké dans des grands pots au bas d’une armoire), viande, jambon, oeufs, carottes, navets, choux, rutabagas, le beurre et le fromage presque inconnus.

Durant mon allaitement, qu’elle me prodigua durant au moins huit mois, ma mère faisait la réflexion de savoir comment elle pouvait avoir tant de lait en ne mangeant « que des carottes ».

Mes parents, comme d’autres Parisiens, allaient à la campagne de temps à autre, pas souvent, pour chercher et acheter au grès des trouvailles : un poulet, un lapin, un jambon. Le jambon était coupé en tranches fines pour durer… trop longtemps parfois alors les vers s’y logeaient.

Il fut adopté un lapin laissé libre sur le balcon le temps de son engraissement avec nos restes. Il devait crier famine car la voisine hurla bientôt « l’Italienne, rentre chez toi » parce qu’en passant par la mince séparation de son balcon du notre il avait manger tout le tabac qu’elle faisait pousser dans des pots de fleurs, d’autant aussi que l’Italie, alliée de l’Allemagne, était en guerre contre la France.

Le chauffage de fortune

J’ai un vif souvenir de l’appareillage qui traversait tout l’appartement pour nous chauffer, car le chauffage central de l’immeuble était arrêté, sans doute faute de charbon, cela dut durer encore quelques années après la guerre, tout comme le rationnement qui se maintint jusqu’années 1949.

Je vous propose cette image que j’ai trouvé sur le net, sauf que :

  1. le notre n’était pas si beau
  2. plus petit
  3. et surtout à charbon, celui -ci étant à bois !

    godin petit godin bois et charbon
    godin petit bois et charbon
  • À partir d’un poêle Godin situé au centre de l’appartement dans la salle à manger, courrait à travers chaque pièce, un système de tuyaux de poêle accrochés au plafond ; à chaque jointure était suspendu à l’aide d’un fil de fer un petit récipient en métal pour recueillir la suie qui devait en suinter. Ainsi le peu de chaleur dégagée se répandait dans tout l’appartement. Encore fallait-il remonter depuis la cave, six étages plus bas sans ascenseur, les kilos de charbon. Il me semble que ma mère fournissait le plus gros de la charge. Peut-être mon père en rentrant du travail portait-il son sceau quotidien ?

Les fenêtres étaient occultées pour la nuit : rideaux épais doublés renforcés par les volets en fer dont chaque jour était bourré de journaux pour que les avions ennemis qui volaient au-dessus de la ville ne puissent s’orienter ni même détecter qu’ils étaient au-dessus d’une ville. Ces journaux tassés dans chaque jour de chaque volet restèrent plusieurs années après la guerre.

Ma mère vécut très mal cette guerre

Au point qu’elle en reparla constamment, à tout propos, tout au long de sa vie. Je ne pouvais plus l’entendre parler de la guerre. Cela m’insupportait, me vrillait les oreilles, j’avais envie de hurler :

« tais-toi je n’en peux plus de t’entendre parler de la guerre au moins une fois par semaine depuis des dizaines d’années et me l’écrire dans tes lettres. »

Je ne dis jamais rien, ou si peu, sauf peut-être une ou deux fois arrivée à l’âge adulte. C’est la présence même de ma mère qui me devint insupportable, s’empirant au fil des années. Elle avait été traumatisée pour la vie. Et, de fait, personne ne s’en préoccupa.

Née le lendemain de Pearl Harbor

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Née le lendemain de Pearl Harbor

Je suis née le 8 décembre 1941 à Vanves ex département de la Seine (soit hors les murs de Paris), intégré à la Seine-et Oise, puis les Hauts de Seine. Mon numéro de sécurité sociale contient le 75 autrement dit « la Seine » !

Ma naissance eut lieu chez une femme, pas loin du domicile familial, qui pratiquait les accouchements. Ma mère eut la pudeur de ne pas me parler de son accouchement.

Vanves

Nous habitions dans le grand immeuble qui surplombe « Vanves panorama » au fond faisant une sorte de barre haute, contenant sept parties chacune avec son entrée et son escalier (qui depuis quelques années s’est vue ajouter un ascenseur, alors que de mon temps nous montions les sept étages, au 6ème (au-dessus d’un entresol, soit 7 étages) sans ascenseur. Sur le côté gauche on peut voir le lycée Michelet, réservé aux garçons de mon temps.

Pearl Harbor : 2de guerre mondiale

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Je suis donc née le lendemain de Pearl Harbor (attaque par les Japonais de ce port, ce qui déclencha l’engagement des États Unis d’Amérique dans cette seconde guerre qui devint mondiale, alors qu’elle sévissait en Europe et en Asie – en Chine plus particulièrement envahie par les Japonais, depuis 1935, qui continuèrent leur envahissement jusqu’en Birmanie): certes je n’en eus pas conscience, mais cela eut une certaine répercussion, tout au moins morale et de souvenirs divers, sur ma vie.

Il me reste quelques traumatismes des bombardements, des séjours dans les caves de l’immeuble, assis sur des bancs. Qui me revinrent particulièrement le 24 février 2022 lors de l’attaque de l’Ukraine par le Russie. Et me déclencha une dépression nerveuse pour laquelle je suis soignée par antidépresseur.

Mes parents s’entendaient bien, mon père adora sa femme, ma mère, toute sa vie.

Ma mère était peu démonstrative à son égard.

Ma sœur

J’avais une sœur, toujours vivante à ma connaissance, née le 31 mai 1931. Elle me garda rancune toute sa vie d’avoir eu « le culot » de naitre ! Elle médit de moi auprès de chaque membre de la famille, dont mon fils.

Alors que quand je pris conscience de sa jalousie perpétuelle à mon égard, je m’écartais de sa fréquentation dès le début des années 1970 : autrement dit tout ce qu’elle peut dire à mon propos ne peut être que pure invention !

Italie

Les parents de ma mère, Alda, étaient tous deux nés en Italie : Anita à Rome, son père Giovanni à Bologne. J’en parlerai en son temps.

À la sortie de la guerre elle partit avec moi, âgée de 3 ou 4 ans, pour l’Italie pour rendre visite à sa mère à l’article de sa mort. Il parait que je me mis à parler couramment italien. Certes nous dûmes y rester quelques mois. Je fis la connaissance de mon oncle, Jordano, frère cadet des 4 enfants de ma grand-mère. Je revins enthousiaste de l’Italie… pour de longues années.

Je proclamais « je suis italienne » dans la classe, je ne sais ce qu’ils en pensaient, n’ayant aucun souvenirs de ces moments ! Il faut rappeler que les Italiens étaient aussi méprisés que les Arabes de nos jours, en voici une preuve :

interdit aux chiens et aux italiens
interdit aux chiens et aux italiens

Accident et mensonge : ma naissance déc. 1941

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Accident de ma naissance : enfant non désiré !

Alda et René n’avaient pas prévu d’avoir un second enfant. Ils me donnèrent l’explication que c’était un accident du à la faute de la fin de la guerre et de leurs retrouvailles après la « drôle de guerre » et l’exode.

Ce qui déjà n’est pas très agréable à entendre pour une enfant qui se sent en trop, je ressens que je ne serai jamais aimé, ce que je confirme, mes parents se « débarrassèrent » de moi en toutes occasions, dont je parlerai au fil de cet autobiographie ! mais cette autonomie « forcée » me rendit aussi un grand service finalement pour mon autonomie que j’acquis très tôt, à mon insu.

Mensonge sur la date de ma conception

Mais ce calcul de la date de ma conception  est faux, puisque je suis née le 8 décembre 1941, le lendemain de l’attaque des Japonais sur la baie de Pearl Harbor, le jour de l’entrée en guerre des États-Unis.

Autrement dit j’ai été conçue fin février, voire début mars 1941, explications :

L’armistice avait eu lieu le 22 juin 1940, et même si René et Alda ont été durant quelques semaines sans savoir où l’un et l’autre se trouvaient, bloquée l’une par l’exode en Sarthe, l’autre quelque part dans l’Est de la France, ils se sont rejoints au plus tard vers juillet, voire août 1940, soit huit mois avant ma conception qui se fit vers fin février/début mars 1941,

c’est aussi le mois de conception de mon fils par viol en février… et il est né en décembre, comme moi

  • Pourquoi ce mensonge ? Je ne le saurai jamais.

Ce qui me resta toute la vie : je n’étais pas désirée et on ne m’accueillit pas avec une grande joie ! De plus je n’étais « qu’une » fille, il attendait un garçon pour lequel il était prévu le prénom : Pierre. Ils furent désemparés pour me nommer, ma mère me raconta que « la voisine » lui inspira le prénom « Annie », qui de fait était le prénom en français de sa mère « Anita ».

Certes je naquis dans une mauvaise période : la guerre, l’occupation, les restrictions.

immeuble de ma naissance
immeuble de ma naissance à Vanves

Est-ce que tous les enfants nés entre juin 1940 et août 1944 pour Paris, ou jusqu’en mai 1945 pour d’autres régions de France, n’ont été que des « accidents » mal aimés ?

Rationnement en France à partir de 1940

ticket de rationnement pain

En France c’est le rationnement

Le rationnement a commencé par les Allemands qui prenaient toute la production française tant alimentaire qu’industrielle pour l’exporter vers l’Allemagne à partir de 1940 (avec la collaboration de Pétain) et continua après la Libération jusqu’en 1949 : la France devant reconstruire son industrie, ses routes, ses voies ferrées, et la distribution des vivres produites par les agriculteurs se réorganiser.

Le rationnement à partir de la libération du territoire, qui s’opéra graduellement à partir de 1944 (1) était contingenté par famille selon le nombre et l’âge des personnes habitant sous le même toit, sous forme de tickets distribués aux familles. Au moins après la libération le trafic par collaboration avec l’occupant n’était plus possible.

ticket de rationnement pain
ticket de rationnement pain

Tout était rationné en France jusqu’en 1950 :

le pain, base de l’alimentation française, toutes les denrées alimentaires, et le charbon qui n’était plus produit les mines ayant été volontairement détruites par l’occupant allemand, si bien que non seulement les habitants n’avaient pas de quoi se chauffer, mais surtout les industries ne pouvaient tourner faute d’énergies et le transport par train à vapeur ne pouvaient rouler faute de charbon.

La plus grande partie du territoire français était en ruine tant les routes que les immeubles au sol sous forme d’immenses tas de cailloux. Il m’en reste quelques images dans mes souvenirs.

Des paquets de riz envoyés depuis Milan

Je me souviens que des colis nous arrivaient depuis Milan, où habitait mon oncle Giordano, durant les années 1940 et 1950 ; ce qui reste mystérieux parce que l’Italie subit sévèrement aussi la guerre et de plus devait se relever du fascisme du au ; à moins que les plaines du Pô où se cultivaient le riz, n’aient pas trop soufferts.

milan bombardée et réduite en ruines pendant la seconde guerre mondiale
Milan bombardée et réduite en ruines pendant la seconde guerre mondiale

J’ai quelques souvenirs de l’Italie de fin de guerre puis de celle des années 1950. Souvenirs renforcés par la vision des films du néoréalisme (Roberto Rossellini, Vittorio De Sica) à partir des années 1945 tant que par la littérature (Elsa Morante, Pier Paolo Pasolini) qui décrivait ce petit peuple des rues d’une Italie pour ainsi dire misérable :

le peuple d’Italie n’ayant plus de quoi se nourrir, les enfants faisant de la petite contrebande de cigarettes dans les rues ; la France était détruite et pauvre, l’Italie devait se relever du fascisme et de la guerre qui la traversa du Sud au Nord par la reconquête de mois en mois, à partir de 1943, par les alliés, la prostitution n’était souvent que le seul recours des femmes pour nourrir leur famille.

Ces colis contenaient des petits sacs de coton quadrillé de couleurs (vert clair, rose, jaune) finement cousus pour résister au voyage depuis Milan. Ils contenaient un kilo de riz. Mon oncle, célibataire, prenait sans doute ce parti de nous aider parce qu’ils savaient que nous étions une famille de quatre personnes dont deux enfants.

Peut-être en faisait-il autant pour son autre sœur vivant à Reims avec sa famille comptant aussi deux enfants. Ces colis étaient une joie visuelle et de nécessité absolue, et du changement de l’ordinaire totalement insuffisant pour nourrir un être humain adulte le rationnement n’apportant que la moitié de ce qu’il est indispensable pour survivre. Pourtant pendant et après guerre l’Italie n’était pas plus « riche » que la France, voire l’inverse, ce pays ayant vécu le régime de Mussolini fondateur du fascisme . Moi, née durant la guerre et donc ne connaissant que le tapioca depuis toujours, j’avais quelque résistance à apprécier ce met qui me paraissait sans aucun attrait, malgré son magnifique emballage.

Alda va à Milan voir sa mère en 1945, je l’accompagne

C’est donc à Milan que Alda se rend aussitôt que la fin de la seconde guerre mondiale le permit, en 1945. Sa mère est malade, ce sera la dernière fois qu’elle la verra, et sans doute ne l’a-t-elle pas vu depuis qu’elle était parti pour Reims, à la mi des années 1920.

La guerre fut une période délicate pour les frères et sœurs le cadet Giordano se battant dans les rangs de l’armée de Mussolini contre ses sœurs qui vivaient en France. Mon oncle était déchiré de devoir se battre dans les Alpes contre les Français.

Je n’entendis jamais aucun propos raciste dans ma famille. Elle ne parla du racisme qu’elle avait subi qu’à partir de la seconde Guerre mondiale car l’Italie se battait contre la France à ses frontières sud.

Ma mère se rend à Milan quand l’armistice le permet, en me prenant avec elle, alors âgée d’environ quatre ans : elle a apprit que sa mère est malade et va probablement mourir.

De ce voyage à Milan en 1945 est restée dans ma mémoire la chambre où vivait cette grand-mère. La pièce était coupée en deux par un rideau. D’un côté le lit où elle était couchée, de l’autre, où donnait la porte d’entrée, une sorte d’évier/lavabo. L’immeuble était de deux ou trois étages, le deuxième où était située la chambre, comportait une coursive donnant sur une cour où s’ouvraient toutes les chambres ou appartements. Je jouais dans cette cour avec des enfants Italiens. Comme tous les enfants comme instinctivement doués pour les langues étrangères, je pratiquais l’italien pour communiquer avec les enfants.

Mon oncle, Giordano, en fut charmé, mais je l’oubliai aussi vite que je l’avais appris, pour non pratique, ma mère ne le parlant pas du tout, en fait ne connaissant pas cette langue, sa propre mère, Anita, ne devait jamais lui parler qu’en français pour son intégration dans le pays où ils vivaient. L’italien s’était donc perdu dans la famille vivant en France dès les années 1920, regrets.

En revenant en classe après mon voyage de quelques mois en Italie, je clame fièrement : « je suis Italienne ». Je le clamerai plusieurs années. Puis j’oubliai, préférant un « je suis Méditerranéenne » pour me distinguer de l’ambiance nord-américaine, de l’époque. Une forme de revendication de différence, d’identité particulière, faire un pas de côté pour déranger les autres, en effet cela provoquait un arrêt brutal de toute conversation avec mes interlocuteurs.

Malheureusement « dotée » de la forme de handicap qu’est la dyslexie, et malgré mes efforts, je ne pus jamais parler italien à mon grand regret. Malgré tout je pouvais lire et comprendre des journaux quotidiens. Ce qui me sera utile à l’occasion d’une annonce historique (2).

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Notes :

(1) – débarquement en Normandie le 6/06/44, libération de Paris le 24/08/44, puis l’Est progressivement jusqu’à la capitulation du 8 mai 1945 à Berlin.

(2) – je ne l’avais pas autant perdu que je croyais en effet durant la chute du mur de Berlin, en octobre 1989, alors que j’étais en vacances en Turquie, sans autre information que le quotidien La Repubblica (seul journal qui arrivait dans cet hôtel), je lisais ce journal sans problème et pouvait communiquer mes informations à l’Allemande, qui comprenait le français, qui m’accompagnait !

René mobilisé en août 1939

réfugiés français sur la route de l'exode, 19 juin 1940

Déclaration de la guerre en août 1939

René est mobilisé

La France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne début septembre 1939. La mobilisation générale a été décrétée dès août 1939, René est mobilisé.

La guerre commence par une série de défaites aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg et dans le Nord de la France le 10 mai 1940. Les Belges, Luxembourgeois, Hollandais quittent leur maison et leur pays et traversent le Nord de la France puis Paris pour se diriger vers le Sud, sans but défini sinon fuir les Allemands qui avancent très rapidement et occupent chacun de ces pays.

Défaite sur la Somme en juin 1940

Après la défaite sur la Somme de juin 1940 les Parisiens s’agrègent à cette cohorte, la grossissent, trainant eux aussi des charrettes, des vélos chargées de matelas, vêtements, nourriture, voire sur leur dos : Sur Wikipedia on peut lire :

L’exode de 1940 en France est une fuite massive de populations belges, néerlandaises, luxembourgeoises et françaises en mai-juin 1940 lorsque l’armée allemande envahit la Belgique, les Pays-Bas et la majorité du territoire français pendant la bataille de France, après la percée de Sedan. Cet exode est l’un des plus importants mouvements de population du XXe siècle en Europe.

troupes britanniques et civils belges route louvain bruxelles 12 mai 1940
troupes britanniques et civils belges route Louvain Bruxelles 12 mai 1940
réfugiés français sur la route de l'exode, 19 juin 1940
réfugiés français sur la route de l’exode, 19 juin 1940

La sœur de Alda descend de Reims avec ses filles

La sœur de Alda descend depuis Reims, accompagnée de ses filles, âgées de 10 et 2 ans, retrouve Alda accompagnée de sa fille Micheline âgée de 9 ans et prennent la route de concert toutes les cinq. Les foules sont apeurées, fuyantes, désorientées. Elles subissent sur les routes les bombardements des avions tant allemands que ceux des alliés qui leur répondent. Elles s’arrêtent en Sarthe où un couple les accueillent dans deux ou trois pièces disponibles, à la seule condition de coopérer aux tâches quotidiennes.
Micheline, 9 ans, doit faire le ménage !

Micheline en garda un très mauvais souvenir. Elle raconta toute sa vie qu’elle devait faire le ménage et que l’hôte passait son doigt sur les meubles et les portes, pour vérifier qu’il ne restait pas de poussière. Micheline avait 9 ans. Sans doute qu’elle n’avait encore jamais fait le ménage de sa vie ! Elle l’apprit là, un peu rudement sans doute. Cependant Micheline se rattrapa largement adulte quand elle devint mère de sept enfants…

On peut remarquer que ce ne fut donc pas l’exode qui « traumatisa » Micheline, mais de faire le ménage pour la première fois de sa vie ! Ainsi Micheline ne garda aucun souvenir de l’exode, des bombardements sur les routes, du manque de nourriture… apparemment juste une histoire de poussière sur des meubles !

…À moins que ce ne fut qu’un souvenir écran à d’autres souvenirs bien plus traumatisant.